Al Maari [Rets d'éternité]

Publié le par Athée,

Abul-Alâ Al Maari dit Al Maari ou Al-Ma'arri
 
Luzûmiyyât
 
Editeur : Fayard
Collection : L'Espace Intérieur
 
Le présent choix de Luzûmiyyât est l'œuvre d'Adonis, autre grand poète arabe, dans un dialogue vivant avec celui qu'il considère comme un de ses maîtres. Anne Wade Minkowski, par ailleurs traductrice d' Adonis, en a assuré la version française dans un constant échange avec le poète.
 
Et la liberté est bien ce qui caractérise le mieux la pensée de l'auteur,  telle qu'elle court tout au long du livre. En effet, il semble à peine croyable  qu'un musulman  «orthodoxe» vivant en terre d' Islam ait pu critiquer aussi violemment  l'hypocrisie des religions, n'épargnant aucun des trois grands monothéismes, disant que «toutes les religions se valent dans l'égarement», et ailleurs : «Il n'est d'imam que la raison, notre guide de jour comme de nuit.» De même, il fustige la bêtise  de ses contemporains et la vanité des humains en général, ce qui lui a souvent valu d'être qualifié d' «agressif», d'homme «au cœur sec». Comment croire cela du poète qui a écrit : «Comme si la tristesse n'était que cendres répandues sur ton front, mais c'est ton cœur qui brûle» ?

Avant propos : Anne Wade Minkowski

Religion
 
«Les hommes sont poèmes récités par leur destin
Parmi eux le vers libre et le vers enchaîné,»


Réveillez-vous, réveillez-vous, ô égarés !
Vos religions sont subterfuges des Anciens.
Ils disent que le Temps mourra bientôt,
Que les jours sont à bout de souffle.
Ils ont menti – ils ignorent son échéance.
N’écoutez pas ces champions de fourberie.

Les gens voudraient qu’un imam se lève
Et prenne la parole devant une foule muette.
Illusion trompeuse – il n’est d’imam que la raison,
Notre guide de jour comme de nuit.

 

Peut-être dans les temples se trouvent-ils des gens
qui procurent la terreur à l'aide de versets,
Comme d'autres dans les tavernes
Procurent le plaisir.

 

Les lois divines ont semé parmi nous la rancune
Et nous ont apporté toutes sortes de malheurs,

 

Les corps vont à la poussière.
Aucun savant ne sait où va l'âme.

 

Malgré moi, je suis sorti en ce bas monde,
Et mon voyage est pour un monde ailleurs.
Cela malgré moi aussi, et Dieu m'en est témoin !
Suis-je prédestiné, entre ces deux mondes,
A accomplir une tâche,
Ou suis-je libre de mes choix ?

 

Raison - demeures laissées à l'abandon
Ignorance - solides demeures habitées.

 

La religion - commerce de morts.
Pour cette raison, c'est un objet invendable
parmi les vivants.

 

L' égaré appelle impie celui qui ne partage pas sa foi.
Malheur à lui ! Quel homme n'a pas connu l'impiété ?

 

Le Livre est devenu trompettes des égarés,
Et les versets, mélodies.
Ils en ont joué, puis, dans leur infamie,
Les ont agitées comme des épées
Sur l'homme paisible qui veille
Au clair de lune.

 

Je ne blâme pas l'athée?
Mais plutôt celui qui, craignant l'enfer,
Persiste dans sa furie.

 

La raison ne peut que s'étonner des lois,
Qu'elles soient païennes, musulmanes,
juives ou chrétiennes.

 

Vos temples et vos bordels se valent.
Loin de moi, Ô genre humain!
Puissé-je rester sous terre et ne pas me lever
Quand Dieu vous appellera à la résurrection!

 

Quant à la certitude, elle n'existe pas.
L'apogée de mes efforts se trouve
Dans l'intuition et les pressentiments.

 

J'ai poussé loin mes recherches
Et mes investigations.
J'affirme, malgré cela,
Que je suis perdu et ignorant.

 

Le mensonge a détruit
Les habitants de la terre.
Leurs descendants se sont groupés en sectes
Qui ne peuvent fraterniser.
Si l'inimitié n'avait été dans leur nature,
Dès l'origine,
Mosquée, église et synagogue
N'auraient fait qu'une.

 

La vérité est soleil recouvert de ténèbres -
Elle n'a pas d'aube dans les yeux des humains.

 

La raison, pour le genre humain
Est un spectre qui passe son chemin.

 

Foi, incroyance, rumeurs colportées,
Coran, Torah, Évangile
Prescrivant leurs lois ...
A toute génération ses mensonges
Que l’on s’empresse de croire et consigner.
Une génération se distinguera-t-elle, un jour,
En suivant la vérité ?

 

Deux sortes de gens sur la terre :
Ceux qui ont la raison sans religion,
Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.

 

Tous les hommes se hâtent vers la décomposition,
Toutes les religions se valent dans l'égarement.

 

Si on me demande quelle est ma doctrine,
Elles est claire :
Ne suis-je pas, comme les autres,
Un imbécile ?


 


La mort

Ce séjour n'a que trop duré.
Il est temps que le désert de mon corps
S'empare de lui
Dans une étreinte absolue.

 

Mon sommeil - mort suivie de résurrection.
Ma mort - sommeil interminable.

 

Je n'a pas choisi que ma lampe s'éteigne,
Mais l'huile a trahi l'allumeur.

 

L'homme est un voyageur
Dont le but est la tombe.
Sa randonnée se poursuit
Jusqu'à ce qu'il l'atteigne.

 

Bientôt la mort viendra me libérer,
Car je suis dans les chaînes,
Captif, prisonnier.

 

Nous naviguions sur les années,
Grand large était l'éternité,
Mais aux vagues,
Nos vaisseaux n'ont pu résister.


 

Autres pensées
 
Les hommes sont paroles du temps,
Il est inévitable qu'elles subissent
modification et changement

 

Les destins m'ont dépassé sur la route et s'en sont allés.
Me voici éternel, à en lasser l'éternité.

 

Dans l'exil et l'éloignement,
L'homme est à l'image d'une étincelle
Se séparant de son feu.
Si elle tombe sur une terre lisse,
Elle te montrera son extinction.
Si elle rencontre des brindilles,
Tu verras son embrasement.

 

O homme, tu es pareil à la fourmi
Levée de bon matin pour chercher
Un grain de blé à traîner.

 

Le temps est un oiseau qui prend l'espace -
Attrape-le! Toute la sagesse tiendra dans ta main.

 

c'est au milieu de la foule
Que je m'ensauvage -
Ma solitude n'est autre
Que livre de mon humanité.

 

Ces nuits nous emportent
Comme vaisseaux au large
Naviguant sans amarres.

 

Comme si la tristesse n'était que cendres
Répandues sur ton front,
Mais c'est ton cœur qui brûle.

 

La pensée est une corde.
Si on en saisit un bout,
Ce même bout sera relié
Aux pléiades.

 

La pensée voit que la lumière
Est créée dans l'éternité
Et que l'essence du temps n'est autre
Que son obscurité.

 

Des gens prétendent diriger leurs semblables,
Cette direction, pour moi, est tyrannie.

 
 
Postface par Adonis
Pour saluer al-Ma'arri

Son enfance était une amitié entre sa canne et le chemin, et l'obscurité était mémoire pour ses pas. Plus tard, il réunit la parole à l'espace et mêla leurs visages. De même, il apprit que la mort était son unique jardin.

...

Comment peux-tu, Ô épi,
Refuser la longue marche du grain de blé ?

...

Dans le passé, tu étais aveugle,
Mais maintenant tu es avenir,

...

Tu ne te préoccupes guère de ce que l'on appelle «les vérités», mais plutôt de découvrir les instants du néant, du doute, de l'incertitude ...

...

La mort est la fontaine de cet homme-narcisse.

 
 
 

Publié dans Œoeuvres

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